Les huîtres sensibles au bruit

Alors non les huîtres n’ont pas d’oreilles, mais elles sont tout de même sensibles au bruit. C’est le résultat d’une étude menée à la Station marine d’Arcachon qui repose la question de la pollution sonore sous-marine.

  • 29/11/2017

© Fotolia-Kim de Been © Fotolia-Kim de Been

Cela fait déjà quelque temps que Le monde du silence, ainsi que le qualifiait le commandant Cousteau dans les années 50, n’est plus... ou n’a jamais été. On parle même depuis quelques années de pollution sonore. Il y a des cas documentés d’échouages de mammifères associés à l’utilisation de sonar sous l’eau, des études ont montré que les poissons entendent, et même les pieuvres. Qu’en est-il des petits invertébrés, beaucoup plus représentés que les cétacés et les poissons dans la biodiversité marine ? C’est ce que Jean-Charles Massabuau, directeur de recherche CNRS au laboratoire environnements et paléoenvionnements océaniques et continentaux (EPOC, unité de recherche CNRSCentre national de la recherche scientifique et université de Bordeaux) et son équipe ont cherché à savoir. L’idée est venue au chercheur après qu’un plongeur lui ait expliqué, en remontant des fonds d’un port espagnol, qu’il n’avait jamais plongé dans un endroit aussi bruyant.

En tant que physiologiste, Jean-Charles Massabuau s’intéresse depuis longtemps à la question de la respiration des animaux aquatiques. Il l’a étudié notamment chez les mollusques dit bivalves, dont l’un des représentants est bien connu de la ville d’Arcachon, où le chercheur a son bureau au sein de la station marine, à savoir l’huître. Bivalve pour 2 valves - coquilles - articulées. « Ce mollusque se ferme et s’ouvre régulièrement, mais il peut aussi avoir des apnées assez longues. On cherche à savoir tout ce qui peut impacter ces ouvertures et fermetures pour mieux comprendre comment fonctionne l’animal » explique-t-il. Les variations de température, la luminosité et même la pollution chimique... voilà à quoi sont sensibles ces animaux. Alors pourquoi pas au bruit ?

Sensibles aux basses fréquences

Pour cette expérience, les chercheurs, dont le doctorant de l’université Mohcine Charifi, ont immergé dans l’eau des huîtres dont les variations d’ouverture de la coquille étaient enregistrées par des capteurs collés sur les valves. Un son était diffusé durant 3 minutes, qui augmentait en intensité lors des 60 premières secondes, et ceci toutes les 30 minutes durant 7-8 heures.

Bac expérimental avec au premier plan un haut parleur sous marin et au second plan des huitres équipées des électrodes qui servent à enregistrer leur activité et les mouvements de leurs valves, au laboratoire comme sur le terrain © Epoc

Cette étude, publiée récemment dans la revuePlosOne, a montré que les huîtres se fermaient de façon synchrone pour certaines fréquences lors de la montée du son, et de façon transitoire car elles se rouvraient dans les dizaines de secondes suivantes. Alors non, les huîtres n’ont pas d’oreilles pour entendre ces sons. Mais, tout comme l’être humain a des cellules ciliées au sein de l’oreille interne, les huîtres possèdent également des cellules ciliées dans un organe appelé statocyste qui leur permet de détecter et corriger leur position quand elles ne sont encore que des larves. Et ces cellules doivent être aussi sensibles à des sons. « Ce qui m’a étonné, c’est qu’elles puissent entendre. Et cela fait frémir, car si elles entendent, il n’y a pas de raison que d’autres espèces d’invertébrés ne soient pas également sensibles aux pollutions sonores » précise Jean-Charles Massabuau. En effet, les chercheurs ont découvert que ces animaux sont sensibles aux fréquences assez basses entre 10 et 1000 hertz (l’être humain entend de 20 à 20 000 hertz). Et ce sont les fréquences de l’essentiel de la flotte marine : cargos, chalutiers...  

Des sentinelles des mers

Quelles pourraient être les conséquences ? Chez les bivalves par exemple, si les nuisances sonores entraînent une fréquence accrue de fermetures inhabituelles de la coquille, leur croissance pourrait en être affectée, car c’est en filtrant l’eau, et donc en ouvrant leur coquille, qu’elles se nourrissent.  

En 2006, l’équipe de Jean-Charles Massabuau avaient déjà utilisé les huîtres et les moules comme des sentinelles des océans pour étudier la qualité des eaux. C’est le projet Molluscan Eye qui a été développé en différents lieux du globe, de la Nouvelle-Calédonie au Spitzberg en passant par la côte française Atlantique. Depuis cette découverte sur l’huître, les chercheurs ont choisi d’équiper les sites d’études d’hydrophones pour caractériser l’ambiance sonore afin de poursuivre ces recherches et évaluer l’impact de la pollution sonore sous-marine.

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Références

The sense of hearing in the Pacific oyster, Magallana gigas. Charifi and al. Plos One

Contact scientifique

Jean-Charles Massabuau
Directeur de recherche CNRS